Selon une conception romantique du Taïjiquan, il y aurait un temps d’apprentissage de la forme et quand celle-ci est apprise, la pratique du Taïjiquan pourrait enfin prendre place. Toujours selon cette conception romantique, il n’y aurait que la forme à apprendre et l’exécution de celle-ci serait comme une espèce de rituel presque magique qui rendrait fort et souple, procurerait la santé et pourrait même rendre invincible.

Dans le Taïjiquan de la tradition classique, tout ceci est bien loin de la réalité. « Faire » du Taïjiquan, c'est « apprendre » le Taïjiquan. L'apprendre d'abord avec un professeur puis, continuer à l'apprendre par soi-même. Une des grandes originalités du Taïjiquan est qu’il n’est jamais acquis définitivement. Tant qu’il y a perfectionnement il y a pratique correcte du Taïjiquan. S’il devient achevé, complet, il n’y a plus de pratique correcte du Taïjiquan, il n’y a qu’une répétition d’une gestuelle chorégraphique, il n’y a qu’une coquille vide. Le Taïjiquan ne consiste pas uniquement à apprendre une forme. Le Taïjiquan ne consiste pas à apprendre à effectuer des mouvements inconnus mais à utiliser le prétexte de nouveaux mouvements pour apprendre à exécuter autrement des mouvements. Le Taïjiquan est tout sauf l’acquisition d’un conditionnement de plus, aussi beau soit-il.

Apprendre le Taïjiquan c’est le saisir tout entier par imitation. C’est aussi apprendre la forme, ajuster les cinq éléments mobilisés par la forme, découvrir les cinq propriétés révélées par les éléments, relier les cinq éléments grâce aux cycles, raffiner les cinq éléments grâce aux phases et vibrer dans la clarté du naturel.

C'est alors que se fait entendre LA MÉLODIE DU TAÏJIQUAN.
Point n’est besoin de tout comprendre cette logistique pour vibrer dans la clarté du naturel, ni pour apprendre le Taïjiquan, sauf que ce dernier est une des plus magnifiques façons de favoriser et de célébrer notre existence dans ce monde. Il en est de même du Qigong et du Kung-fu.
Les cinq éléments et les cinq propriétés sont :
  1. Le mouvement pour se centrer
  2. Le Qi pour se connecter
  3. La respiration pour s’ouvrir
  4. La détente pour s’enraciner
  5. La posture pour s’aligner

En résumant considérablement, voici donc les étapes de l’apprentissage du Taïjiquan. Nous les avons classées par ordre de complexité, ce qui n'est pas obligatoirement l'ordre d'apprentissage :

Étape 0 : imiter pour tout saisir dans son entier
Étape 1 : le mouvement pour se centrer
Étape 2 : le Qi pour se connecter
Étape 3 : la respiration pour s’ouvrir
Étape 4 : la détente pour s’enraciner
Étape 5 : la posture pour s’aligner
Étape 6 : relier les éléments grâce aux cycles
Étape 7 : raffiner les cinq éléments grâce aux phases
Conclusion





ÉTAPE 0 : imiter pour tout saisir dans son entier

À l’étape 0, l’apprentissage par imitation permet de tout saisir le Taïjiquan dans son entier.

La forme est elle-même une succession de manœuvres. Apprendre la forme consiste d'abord à apprendre des manœuvres qui s’enchaînent l’une après l’autre. La forme et les manœuvres sont un intermédiaire pour découvrir les cinq éléments.

Il s’agit d’identifier les grandes lignes de la manœuvre et de tenter de les reproduire. Ces grandes lignes sont les traits de personnalité de la manœuvre. Ceux-ci sont souvent explicites dans le nom de la manœuvre. Par exemple « Brosser le genou » de la forme des 24 postures signifie que la main fait le geste de brosser le genou. La manœuvre peut-être apprise par imitation, avec ou sans explication, elle peut même être exécutée fidèlement mais si l’apprentissage reste à cette étape, il est difficile de parler de Taïjiquan. Il serait plus juste de parler d’une pratique dérivée du Taïjiquan, ce qui explique la numérotation 0 de cette étape.
Le Taïjiquan est un procédé en évolution constante et non pas un procédé de résultat définitif.
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ÉTAPE 1 : le mouvement pour se centrer

L'étape 1 consiste à des retrouvailles avec notre unité grâce au Dantian. La manœuvre part du bassin. C’est au centre du bassin que se trouve notre Dantian, question qui sera explicité davantage avec les techniques appropriées. La moindre parcelle de mouvement de chaque manœuvre doit provenir du bassin, qu’il s’agisse d’avancer, de reculer, d’aller à gauche, à droite, de tourner, de monter ou de descendre. Par exemple, dans la manœuvre « Brosser le genou » de la forme des 24 postures, le bassin avance le premier puis, la main qui est entraînée par le bassin fait le geste de brosser le genou.

Le Taïjiquan consiste à découvrir par l’expérimentation l’évidence de l’unité de toutes les parties du corps. Cette unité s’exprime à travers des mouvements en provenance exclusive du Dantian (ou du bassin).

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ÉTAPE 2 : le Qi pour se connecter

L'étape 2 consiste à des retrouvailles avec notre écoute grâce au Qi (chi, souffle, prâna, énergie vitale).

Par exemple : la main cherche le Qi. Elle doit d’abord s’y préparer correctement, au sol, avant d’entreprendre la forme. Chaque manœuvre sert justement à l’exploration du Qi. Par exemple, dans la manœuvre « Brosser le genou » de la forme des 24 postures, la main qui fait le geste de brosser le genou est appuyée comme sur un coussin invisible qui la soutient jusqu'à sa destination. « La main qui cherche le Qi » n'est que la première recherche du Qi dans la forme. Il y en a beaucoup d'autres. Voir « l'Art du Qi »

Il serait superflu d’expliquer ici le Qi. Il faut en faire l’expérience. Le Qi a été découvert en Chine il y a plusieurs milliers d’années. Il a donné lieu à l’élaboration de nombreuses techniques appelées alchimie interne taoïste, neigong, qigong interne ou méditation taoïste. Depuis environ 1 500 ans, des mouvements ont été introduits pour accompagner et compléter les techniques de Qi. C’est l’invention du kung-fu de méditation (sans combat).
L’apport de mouvements qui accompagnent les techniques de Qi est attribué au légendaire moine indien Bodhidharma, le 28e successeur du Bouddha historique, lors de sa visite au temple du Shaolin en Chine.
Ensuite, les techniques de Qi auraient été intégrées aux mouvements qui ont été exécutés dans la lenteur. C’est l’invention du Taïjiquan.
Les mouvements lents permettent de mieux intégrer le Qi. Ils sont attribués au légendaire moine chinois Shang Sanfeng qui assiste à un long combat entre un oiseau et un serpent il y a de cela 1 000 ans. Grâce à ses mouvements lents et circulaires, ce dernier l’emporte sur l’oiseau qui combat avec des mouvements rapides et rectilignes. C’est la prédominance de la souplesse sur la force, de la fluidité sur la rigidité et de l’harmonisation du Qi sur la puissance musculaire alimenté par l’adrénaline.
Le mouvement de Taïjiquan est un mouvement très spécial car il démarre au Dantian (étape 1), se déploie et se termine avec le Qi comme destination.


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ÉTAPE 3 : la respiration pour s’ouvrir


L’étape 3 consiste à des retrouvailles avec notre ouverture grâce à la respiration. Par exemple : chaque manœuvre du Taïjiquan s’exécute sur un cycle respiratoire. Il convient d’inspirer lors de la première partie de la manœuvre qui s’appelle « préparation » puis d’expirer sur la deuxième partie de la manœuvre qui s’appelle « exécution ». Ces deux temps de chaque manœuvre permettent de la préciser encore plus.
Dans le Taïjiquan, il n’y a pas de manœuvre sans la respiration et il n’y a pas de respiration sans manœuvre.
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ÉTAPE 4 : la détente pour s’enraciner

À l’étape 4, chaque manœuvre du Taïjiquan consiste à des retrouvailles avec notre disponibilité grâce à la détente. Par exemple : dans une courte apnée entre l’inspiration et l’expiration, le mouvement effectue un mini-arrêt. Tout en demeurant à la verticale, la tête s’affaisse, les épaules tombent, le tronc s’affaisse et le bassin bascule en rétroversion. Si on est sur seule jambe, l'enracinement libère l'autre jambe et permet de la déplacer sans effort.

Cette grande détente aussi appelée « enracinement » s’installe au cœur de chaque mouvement et permet de relier toutes les parties du corps encore plus solidement autour du Dantian.
Le Taïjiquan est une occasion pour laisser la détente se manifester.
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ÉTAPE 5 : la posture pour s’aligner

À l’étape 5, chaque manœuvre du Taïjiquan consiste à des retrouvailles avec notre alignement vertical. Il est obtenu par un ajustement de la posture. La verticalité est une caractéristique importante de l'homo sapiens que l'on appelle aujourd'hui « l'humain ». Le creux cervical et le creux lombaire qui se sont accentués dans la première partie du mouvement s’atténuent. La position verticale qui a été compromise avec le début de chaque mouvement est retrouvée au moment de l’apnée entre l’inspiration et l’expiration.

Le Taïjiquan est un retour à la verticalité.

Chaque manœuvre permet ainsi de se centrer, de se connecter, de s’ouvrir, de s’enraciner et de s’aligner. Ce sont les cinq éléments du taijiquan.
Le mouvement du Taïjiquan provient du Dantian, du Qi, de la détente, de la respiration et de la posture.

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ÉTAPE 6 : relier les éléments grâce aux cycles

À l’étape 6, chaque élément se manifeste de plus en plus à travers des cycles. Le mouvement démarre et s’arrête, le Qi effectue son périple dans le corps, la respiration remplit et vide les poumons. La détente s’accentue et s’atténue. La posture entre dans l’alignement ou en sort. Chacun des cycles interagit de plus en plus avec tous les autres.

Chaque cycle coïncide avec tous les autres. Chaque éléments se relie donc intimement avec tous les autres.

Par exemple : le mouvement dépend de plus en plus des autres éléments. La main qui cherche le Qi prend l’initiative de trouver la meilleure position du bras. Le jeu des poumons qui respirent produit du mouvement qui écarte et rapproche les bras. Le bras qui tombe lentement de par son poids (avec la détente) produit du mouvement vers le bas. Le relâchement des épaules fait flotter les bras et la bascule du bassin, libère la jambe pour la faire flotter.

Un autre exemple : chacun des autres éléments contribue à l’harmonisation du Qi. Les manœuvres qui imitent des mouvements de combat produisent du Qi avec une abondance inégalée. La détente permet au Qi de circuler librement. La respiration profonde entraîne encore plus le Qi. La posture juste permet au Qi de circuler plus naturellement.
Le Taïjiquan est une pratique de ralentissement et d’observation.
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ÉTAPE 7 : raffiner les cinq éléments grâce aux phases

À l’étape 7, nous pouvons identifier quatre phases par lesquelles toutes les manœuvres du Taïjiquan traversent. Ce sont : l’apparition, le déploiement, la manifestation et la disparition. À chaque manœuvre, chacun des cinq éléments traverse, lui aussi, les quatre phases de la façon suivante :
  • Le mouvement apparaît en se détachant de la manœuvre suivante, il se déploie en révélant ses caractéristiques, il se manifeste en se montrant tel qu’il est et disparaît pour faire place au suivant.
  • Le Qi apparaît quand il entreprend son périple dans le corps, il se déploie dans la traversée complète du corps, il se manifeste à l’apogée de son voyage et disparaît en revenant à son point de départ.
  • La respiration apparaît avec le flottement entre la sortie précédente de l’air des poumons et son entrée prochaine, elle se déploie en remplissant les poumons, elle se manifeste quand les poumons sont pleins et prêts à se vider et elle disparaît en vidant les poumons.
  • La détente apparaît lors d'un relâchement musculaire après un effort, son potentiel se déploie avec les muscles qui se contracte durant l'effort, elle se manifeste avec le relâchement musculaire qui succède à l'effort et son potentiel disparaît dans le prolongement du relâchement musculaire qui se prolonge après l'effort.
  • La posture apparaît en quittant l’alignement de la posture précédente, elle déploie son potentiel en s’éloignant de la verticale, elle se manifeste en revenant à la verticalité et son potentiel disparaît avec le maintien de l’axe vertical.
Avec les phases, chacun des cycles et donc chacun des éléments se raffine en développant une plus grande collaboration avec tous les autres.
Le Taïjiquan est le plus sophistiqué de tous les arts du Dao. Cependant, le Qigong et le Kung-fu de la tradition classique utilisent aussi les cinq éléments, les cycles et les phases. Ils sont modulés beaucoup plus simplement dans le Qigong et plus rapidement dans le Kung-fu.
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CONCLUSION

Présenté de cette façon, le Taïjiquan peut sembler d’une complexité impossible à aborder. Au contraire, chacune de ces étapes peut être franchie très graduellement et comprise dans la sensibilité, avec l'extraordinaire diversité des techniques du Taïjiquan. Point n’est besoin de comprendre intellectuellement le chemin à parcourir.

Il ne faut pas croire qu'il faille contrôler les éléments, les cycles et les phases. Ceux-ci tendent à s'harmoniser naturellement, à la condition qu'ils ne rencontrent pas d'obstacles. Un des secrets de l'art du Taïjiquan consiste à lever de tels obstacles grâce à des techniques anciennes en définitive très simples.

Puis, il suffit de laisser apparaître LA MÉLODIE DU TAÏJIQUAN.

Le Taïjiquan est amusant. C’est un jeu qui quelquefois amène une compréhension globale et rafraîchissante. Telles les savantes harmonies d’un air de Frédéric Chopin, portéee par la virtuosité et la sensibilité de Vladimir Horowitz qui touchent profondément sans que nous ne sachions vraiment ni comment ni pourquoi.


Vladimir Horowitz joue Chopin, sa première ballade

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Tel Chopin et Horowitz, le Taïjiquan est amusant !